URL: https://linuxfr.org/news/experience-s-de-teletravail Title: Expérience(s) de télétravail Authors: TilK Davy Defaud, ZeroHeure, palm123, Pierre Jarillon, claudex et Nils Ratusznik Date: 2017年03月31日T16:54:06+02:00 License: CC By-SA Tags: télétravail Score: 35 Il y a quelque temps, un [appeau à Trõll](https://linuxfr.org/users/tintin_chez_blaireaux_land/journaux/reduire-les-salaires-sans-sacrifier-la-qualite) avait abouti à une discussion intéressante sur le télétravail. Ce sujet m’avait semblé intéresser plusieurs personnes, et nous semblons de plus en plus nombreux à utiliser cette _nouvelle_ forme de travail. Je vais donc essayer de vous faire partager ma propre expérience et vous êtes libre de la compléter avec la vôtre ou de poser des questions. ---- [Journal à l’origine de la dépêche](https://linuxfr.org/users/tilk/journaux/experience-s-de-teletravail) ---- # Contexte # Cela fait une dizaine d’années que je travaille chez un éditeur de logiciel. Je gère un produit et une petite équipe de développement. Jusque‐là, je télétravaillais deux jours par semaine (principalement pour m’éviter de perdre trop de temps dans les transport en région parisienne). Mais cet été, ma femme a été mutée dans le sud‐ouest. Mon entreprise m’a alors proposé de faire du télétravail à 100 %. Cela fait donc plus de huit mois que je pratique à temps plein à la maison. De son côté, mon entreprise, après quelques années et des réticences de certains managers, s’est ouverte au télétravail. Tous les salariés ne devant pas être dans les locaux en permanence peuvent travailler deux jours par semaine depuis chez eux s’ils le souhaitent. Nous sommes aussi quelques‐uns à pratiquer le télétravail à temps plein dans différentes branches (commerciaux, consultants, R & D, finance...). # Comment ça marche ? # Il m’a fallu tout d’abord signer un avenant à mon contrat pour autoriser le télétravail. J’ai également dû faire vérifier le réseau électrique de mon habitation (_a priori_, si je m’électrocute durant mes horaires de bureau, mon employeur est responsable). Même si je ne suis plus soumis au règlement intérieur, personnellement, j’essaie de m’adapter aux horaires des bureaux dont je dépends. Je commence souvent une demi‐heure avant eux, et termine aussi une demi‐heure avant. J’essaie de prendre le même temps de repas le midi. Cela me permet de maximiser les temps où l’on peut travailler ensemble. Il m’arrive parfois, quand j’ai beaucoup de choses à faire, d’aller chercher les enfants à l’école, et une fois ceux‐ci à la maison de reprendre le travail durant les devoirs par exemple. De plus, je ne m’astreins plus à respecter le _dress code_ de l’entreprise à la maison (je suis en short l’été). # Que faut‐il pour que cela fonctionne ? # Ce n’est pas toujours simple de se lancer dans le télétravail. Il y a, à mon avis, pas mal de conditions à remplir pour que cela se passe bien. J’ai essayé d’en faire une liste tout à fait personnelle. ## Un espace bien à soi. ## Travailler sur un petit bureau dans sa chambre, ça peut fonctionner quand on fait une journée de temps en temps. En revanche, je le déconseille fortement pour du télétravail à temps plein. Je pense qu’avoir une pièce dédiée, isolée est nécessaire. Par exemple, j’avais essayé de travailler dans ma mezzanine dans un premier temps. Même si l’espace était très grand (> 40 m2), c’était souvent trop bruyant quand il y avait quelqu’un en même temps que moi à la maison. J’ai donc préféré m’installer dans une ancienne chambre d’amis beaucoup plus petite, mais plus à l’écart et plus lumineuse. Cela me permet aussi d’être capable de me déconnecter avec le travail. Une fois ma journée terminée, je ferme la porte du bureau et oublie mon travail pour me consacrer à la famille. Idem pour le week‐end. Il faut aussi du bon équipement : une très bonne chaise, un bureau suffisamment grand pour avoir son PC et de la place pour écrire. Il faut également des rangements. Je sais qu’il existe aussi des espaces de « _co‐working_ » qui permettent de louer un bureau dans un espace dédié. Cela permet de voir un peu plus de monde et de partager certains équipements (une bonne bande passante, des photocopieuses, un espace de réunion...). Ne pratiquant pas, je ne peux vous en lister les avantages et inconvénients. ## Un état d’esprit ## C’est un point très important. Je ne pense pas que tout le monde puisse s’épanouir dans du télétravail. Il faut tout d’abord être très autonome. Vous n’aurez pas en permanence un chef sur votre dos pour vous dire ce qu’il y a faire, et donc vous devrez savoir vous organiser, faire des _todo lists_, prioriser les tâches... Il faut également être capable de communiquer. Les gens ne vous voyant pas, vous avez parfois besoin de leur rappeler que vous existez, de leur indiquer des avancements. Il faut aussi être capable de se focaliser sur son travail et ne pas trop procrastiner. Même s’il y a un lave‐vaisselle à ranger à la maison (ou un super jeu qui vient de sortir), durant les horaires de travail, le travail passe avant. En revanche, il ne faut pas faire le contraire et travailler en permanence. Il est vraiment important de faire des pauses. J’ai eu dans les premières semaines quelques soucis de santé parce que j’étais trop concentré sur le travail et j’oubliais d’aller boire. En télétravail, il n’y a pas de collègues pour te proposer de prendre un café et/ou fumer. De la même façon, une fois que la journée est terminée, il ne faut pas revenir pour aller vérifier ses courriels ou finir ce bout de code presque terminé. Le droit à la déconnexion existe, mais c’est plutôt un devoir envers votre santé mentale et votre famille. Il faut savoir dire stop. Après, il peut y avoir un risque évident de dé‐sociabilisation. Pendant la journée, vous verrez beaucoup moins de monde que dans un bureau. De mon côté, pour lutter contre cela, j’ai essayé plusieurs pistes : * passer énormément de temps au téléphone avec les équipes. Privilégier le téléphone plutôt que le courriel pour certaines communications. Ne pas hésiter à prendre du temps pour demander des nouvelles de la famille, des vacances, etc. ; * essayer de sortir le midi pour ne pas rester seul et enfermé toute la semaine. J’essaie de manger un à deux midis avec mes enfants, un midi avec ma femme, des amis, au restaurant... ## Une organisation adaptée ## Pour que cela fonctionne, il ne faut pas seulement que l’employé soit compatible avec le télétravail, il faut aussi que le poste, mais aussi l’entreprise le soit (et les autres employés). En effet, on ne peut travailler à distance de la même façon qu’en étant juste à quelques pas. Il est difficile de lister toutes les modifications que cela implique, mais j’ai essayé d’en mettre quelques‐unes : * Il faut que tout le monde communique. Quand tu es chez toi, il y a de nombreuses informations que tu ne peux pas obtenir en laissant traîner l’oreille ou en écoutant radio moquette. Il est donc nécessaire que ces informations soient transmises (par la hiérarchie, les RH, le CE...) de façon plus formelle. Un courriel peut suffire dans la majorité des cas, mais il peut être nécessaire d’organiser des audio conférences. * Il faut que les gens prennent l’habitude, lorsqu’ils organisent des réunions de prévoir ce qu’il faut pour les télétravailleurs. C’est‐à‐dire qu’il faut souvent : * un pont téléphonique ; * un ordinateur ou un téléphone dans la salle de réunion ; * s'il y a plusieurs personnes dans la salle de réunion, de vrais micros faits pour cela, pas juste un téléphone en haut‐parleur ; * si l’on prévoit de présenter quelque chose sur un écran (démo, diapos...), un moyen de montrer ce qu’il y sur l’écran (partage d’écran, par exemple) ; * éviter de montrer des choses avec les mains ; * ne pas dessiner sur un tableau (sauf si celui‐ci permet de partager le contenu à distance, ça commence à se généraliser) ; * que tout le monde ne parle pas en même temps ; il faut vraiment une seule discussion dans la salle pour pouvoir comprendre quelque chose ; * ne pas annuler ou décaler un meeting sans prévenir tout le monde ; il n’y a rien de pire que d’attendre inutilement des minutes le début d’une réunion. * Si c’est une grosse réunion (un présentateur avec de nombreux auditeurs par exemple), cela nécessite en plus : * de ne pas utiliser de pointeur laser, mais plutôt la souris pour montrer quelque chose ; * toujours prévoir un pont téléphonique, même si on n’est pas sûr qu’il y aura des télétravailleurs ; * lors d’une session de questions‐réponses faire passer un micro à la personne qui pose la question, ou alors que la personne qui répond répète la question. * Que les managers apprennent à faire confiance aux télétravailleurs. Pour certains cela peut être difficile de croire que le travail peut avancer même si l’on ne surveille pas en permanence les gens. Mais au final, je me suis aperçu que même les personnes les plus réticentes finissent, à court ou moyen terme, par apprécier de travailler avec des télétravailleurs. * De la même façon, il faut que le télétravailleur fasse confiance à son équipe, même s’il peut avoir du mal à croire que le travail peut avancer, même si l’on ne surveille pas en permanence les gens. * Ne pas court‐circuiter les télétravailleurs. Même si ton N+1 se trouve à 3 m d’un N-1, il faut qu’il apprenne à passer par toi. Sinon, tu te retrouves vite à ne pas savoir ce que font les gens de ton équipe. * S’il n’y a pas eu de choix (urgence, vacances) et que le cas précédent s’est produit, il faut à ce moment‐là avoir des comptes‐rendus écrits. * Savoir choisir le bon medium de communication entre les appels téléphoniques, les réunions, la messagerie instantanée, le courriel, faire venir la personne en chair et en os, etc. * Il faut aussi que le télétravailleur puisse donner une visibilité sur son état actuel. Dans les bureaux, c’est facile de voir que quelqu’un est en réunion, au téléphone, en pause... C’est beaucoup plus difficile à distance. Les outils de messagerie instantanée fournissent souvent ce type d’information. Il faut donc que le télétravailleur les mettent à jour, et que les gens apprennent à les regarder. * Avoir la possibilité de venir dans les locaux quand on en a besoin. Avoir à justifier le moindre déplacement parce qu’il y a un billet ou une nuit d’hôtel à payer par l’entreprise peut être difficile à vivre. Idéalement, le nombre de visites nécessaires ou maximum devrait être contractualisé lors de la signature du télétravail. * Ne pas faire venir les télétravailleurs dans les locaux inutilement. Cela peut avoir un impact sur sa vie familiale, et donc faire cela quand il y en a vraiment besoin et en regroupant au maximum les rendez‐vous dans la journée ou la semaine. * Il faut que la famille comprenne aussi que ce n’est pas parce qu’on se trouve à la maison, que l’on a beaucoup de temps pour faire des choses. ## Des outils adaptés ## Comme je viens de l’indiquer, il y a de nombreux outils qui nous facilitent la vie, et qui sont même indispensables en télétravail : * De bons outils de communication. Idéalement, ils doivent au moins permettre : * de téléphoner ; * d’organiser des conférences téléphoniques ; * de partager une fenêtre ou un écran ; * d’envoyer des textes, images, etc. ; * d’avoir accès à l’annuaire de l’entreprise ; * de gérer un état de la personne (en réunion, au téléphone, absent...) ; * personnellement, je n’ai jamais trouvé la visiophonie utile, mais je ne sais pas si c’est généralisable. Ils en existent plusieurs sur le marché. Personnellement, j’en utilise un depuis de nombreuses années, développé par Microsoft, qui, une fois n’est pas coutume, me convient parfaitement. Je n’ai en revanche jamais eu besoin de tester le client propriétaire sous GNU/Linux. * Un bon PC. J’ai eu personnellement le choix entre un PC portable qui permettait de me connecter à mon PC de développement dans les locaux, ou de ramener chez moi mon PC de développement. Je n’ai pas hésité 30 secondes et j’utilise mon PC de développement à la maison. Cela me permet, entre autres, d’être capable de travailler même lors d’une coupure réseau et de profiter d’un vrai écran pour travailler (34"). En revanche, j’ai plusieurs machines virtuelles dessus pour simuler certains équipements et une petite machine virtuelle à disposition dans le réseau de mon entreprise pour certaines actions (copier un fichier d’une machine à l’autre sans saturer ma bande passante, lire certains fichiers sans avoir à les télécharger...). * Une bonne bande passante. Le télétravail sur le plateau du Larzac, j’y crois moyennement. Je dirais que 10 Mbit/s me semble un minimum. Il n’y a rien de plus chiant que d’avoir à râler sur ses enfants parce qu’ils utilisent la TV par ADSL alors que tu es en conférence téléphonique. Par exemple, il a donc fallu que je cherche mon nouveau logement avec un site d’éligibilité ADSL/fibre dans la poche. Je n’ai personnellement jamais testé la 4G pour le télétravail. * Que l’entreprise possède aussi une bonne bande passante. Les télétravailleurs consomment au final pas mal de bande passante (partage d’écran, téléphonie, téléchargement de fichiers...). * En train, un bon kit main libre. Le combiné téléphonique, ça fatigue la main, un casque avec micro ça tient chaud et la qualité peut être mauvaise (micro trop près de la bouche), alors mieux vaut avoir quelque chose de qualité sachant que cela peut être ton principal outil de travail. * Un [[VPN]]. Même si ce n’est pas une obligation, un VPN est quand même un plus. Cela donne facilement un moyen d’avoir sa machine à l’intérieur du réseau, même si l’on se trouve physiquement à l’extérieur. * Une imprimante/photocopieuse. C’est toujours utile. On peut essayer de se faire rembourser les cartouches ou toners et les feuilles de papier. * Une bonne machine à café. # Qu’est‐ce que ça apporte à l’entreprise ? # Tout d’abord, je ne pense pas que le télétravail réduise les coûts pour les entreprises. Même si les locaux sont plus petits, il y a de nombreux autres coûts : bande passante, outils et logiciels adaptés, les billets d’avions et hôtel quand les télétravailleurs viennent au siège... En revanche, (mode décideur pressé activé), cela peut aider à mettre en place de la sous‐traitance et de la délocalisation. S’il est possible de travailler avec des gens à 300 km, il est logiquement possible de travailler avec des gens à 3 000 km. Je me suis aperçu aussi que la productivité des télétravailleurs augmente souvent. Moins de transport veut souvent dire plus de temps de travail, et les gens en télétravail sont souvent moins dérangés par leur environnement (collègues qui discutent, pause café...). En revanche, cela peut permettre d’améliorer la qualité de vie des employés, et donc profiter à l’entreprise. Cela permet aussi de garder des employés qui auraient démissionné sans cela, ou embaucher des gens qui n’auraient pas accepté sans cette possibilité. # Qu’est‐ce que ça apporte au télétravailleur ? # Je pense que nous avons tous des raisons différentes de vouloir faire du télétravail. Personnellement, c’était principalement pour améliorer notre qualité de vie et pouvoir garder mon poste bien que ma femme était mutée. Pour d’autres, cela peut être dû à des raisons médicales, l’envie de changer de climat, plus de libertés, pour se rapprocher de sa famille... Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises raisons. Mais en tout cas, il faut que cela soit volontaire et non imposé. # Les inconvénients # Il y a en revanche plusieurs inconvénients. J’ai déjà parlé de la dé‐sociabilisation, et la possible sensation d’être moins au courant de certaines choses. Il y en a d’autres. ## Être moins impliqué dans la vie de l’entreprise ## Vu que tu es moins dans les locaux, tu vois moins les collègues, tu profites moins du CE, des soirées... De la même façon, il y a peu de chances que tu te syndiques ou que tu deviennes délégué du personnel, pour les mêmes raisons. ## L’absence d’évolution ## Tout d’abord, j’ai l’impression que certains postes de management semblent incompatibles avec le télétravail. Il peut donc être difficile de postuler à ce type de poste. J’ai aussi l’impression que pour pouvoir évoluer, la présence dans les locaux semble nécessaire pour rappeler que l’on existe lors du jeu des chaises musicales des réorganisations. Il y a néanmoins de grandes chances que cela soit juste un préjugé de ma part. # Conclusion # Le télétravail, c’est bien, mangez‐en ! Si vous en avez la possibilité et l’envie, foncez. Si vous êtes un DRH ou un manager, il ne faut vraiment pas en avoir peur, vous avez beaucoup de choses (mais peut‐être pas directement de l’argent) à y gagner. Bien sûr, ces propos n’engagent que moi et, si vous avez vécu une autre expérience, même négative, n’hésitez pas à nous en faire part dans les commentaires. N’hésitez pas non plus à poser vos questions, j’essaierai tant que possible d’y répondre. Pour ceux qui sont arrivés jusque ici, bravo à vous, parce que j’ai l’impression d’avoir écrit un gros pavé immonde.