URL: https://linuxfr.org/news/entretien-avec-linus-torvalds-sur-zeit-online Title: Entretien avec Linus Torvalds sur ZEIT ONLINE Authors: Michaël Davy Defaud et claudex Date: 2011年11月17日T20:54:06+01:00 Tags: entretien, linus_torvalds, opensuse, debian et fedora Score: 63 Anika Kehrer a interrogé Linus Torvalds pour le compte du quotidien allemand _Zeit_ et de sa plate‐forme _ZEIT ONLINE_. C’est avec leurs aimables autorisations que je vous propose une traduction de cet entretien. Le [texte original](http://www.zeit.de/digital/internet/2011-11/linux-thorvalds-interview) de cet entretien est paru sur [_ZEIT ONLINE_](http://www.zeit.de). ---- [Texte original](http://www.zeit.de/digital/internet/2011-11/linux-thorvalds-interview) ---- #Linux est devenu trop complexe# Linus Torvalds, le créateur du système d’exploitation libre (*sic*), craint qu’un jour plus aucun développeur ne comprenne le noyau. « Il doit devenir plus simple » déclare‐t‐il dans cet entretien. **ZEIT ONLINE :** _M. Torvalds, vous déclariez récemment lors d’un débat public que la complexité de Linux vous inquiétait. Pourriez‐vous nous en dire plus ?_ **Linus Torvalds :** Il y a plusieurs parties du code source de Linux que seule une poignée de personnes connaissent vraiment bien. Trois personnes, spécialistes d’un certain sous‐système de Linux, discutaient la semaine dernière d’une erreur. Il nous a fallu plusieurs jours pour découvrir comment cette erreur pouvait survenir. Il est invraisemblable que cette erreur puisse causer des problèmes sérieux, car elle ne peut être déclenchée que par des actions plutôt exotiques. Et le plus amusant de l’histoire est que cette erreur est présente dans le code depuis 5 ans. Mais c’est un exemple de sous‐système qui ne touche qu’une poignée de spécialistes. **ZEIT ONLINE :** _Diriez‐vous qu’entre‐temps, Linux est devenu trop complexe ?_ **L. T. :** Il n’est pas question d’« entre‐temps », la complexité m’a toujours préoccupé. La première version de Linux avait 10 000 lignes de code. Aujourd’hui, nous avons environ 15 millions de lignes de code, et depuis bien longtemps existent des sous‐systèmes qui sont devenus très complexes. Je redoute le jour où nous aurons une erreur que personne ne sera capable d’analyser. **ZEIT ONLINE :** _Est‐il problématique que tant de personnes développent Linux ?_ **L. T. :** Linux est un projet _open source_ plutôt atypique, dans la mesure où il n’y a pas de noyau dur assurant sa direction. Bien sûr, il y a moi, mais je ne suis pas trop du genre à surcontrôler les autres et, là, mes collaborateurs travaillent très indépendamment. Il n’y a pas de nécessité à la création d’une autorité centrale, chacun peut utiliser l’outil et collaborer, sans que cela soit régi par des règles inamovibles. Ce n’est certainement pas un problème. En effet, je ne travaille pas avec des centaines de personnes, mais une quinzaine, dont quelques‐uns auxquels j’accorde une confiance totale. Ils ont à leur tour leurs propres collaborateurs, c’est ainsi que notre modèle est structuré. Cela s’est développé sans volonté directrice, mais je crois qu’il y a une bonne raison derrière ce résultat : les hommes s’organisent volontiers de cette façon, en un réseau de confiance. **ZEIT ONLINE :** _Quelle distribution utilisez‐vous ?_ **L. T. :** Cela pourrait changer, mais en ce moment j’utilise Fedora 14. Fedora 15 est une telle catastrophe... Il se pourrait bien qu’openSUSE soit mon prochain choix. J’utilisais SuSE il y a dix ans et à un certain moment je suis passé à Fedora. Il se pourrait que je retourne aujourd’hui vers SUSE, bien que je puisse me diriger en fait vers Debian. Debian est la seule distribution que je n’ai jamais vraiment utilisée. On verra bien. # Il est difficile de percer sur le marché de la bureautique # **ZEIT ONLINE :** _On a déjà plusieurs fois annoncé « cette année sera l’année du bureau Linux ! » Pourtant Linux reste peu répandu sur les ordinateurs de bureau et la plupart des acheteurs préfèrent d’autres systèmes. Linux est‐il trop difficile d’accès ?_ **L. T. :** Il est très difficile d’entrer sur le marché de la bureautique. En premier lieu, parce qu’on doit, en tant que vendeur, prendre en charge les divers accessoires qui peuvent être connectés à un ordinateur. Ils doivent tous être gérés par le logiciel. Le cas des _smartphones_ est bien différent, car le système n’a besoin de se débrouiller qu’avec l’appareil lui‐même. Mais s’il est question que l’utilisateur connecte une carte graphique ou une imprimante à son ordinateur, alors il faut prendre en charge chacun des périphériques qu’il pourrait acheter. Il y a là plusieurs stratégies : * Le chemin choisi par Apple a été de ne gérer que son propre matériel ; * Le modèle choisi par Microsoft : les vendeurs de matériel savaient qu’ils avaient intérêt à collaborer avec Microsoft, dans l’intérêt de leurs ventes. L’entreprise avait une couverture de marché de l’ordre de 98 % : les vendeurs de matériel programmaient alors leurs pilotes eux‐mêmes, et les transmettaient à Microsoft. Il se pourrait que ce modèle vienne à cesser de fonctionner, mais pour l’instant il tient encore ; * Linux est le troisième et le plus difficile des chemins. Nous faisons tout presque seuls et disons : « Nous prenons tout en charge et écrivons les logiciels pour vous ! » Lorsque de surcroît les fabricants ne nous dévoilent aucune information, il nous faut tout d’abord découvrir comment une chose fonctionne, avant de pouvoir écrire un pilote correspondant. Et cela prend souvent toute une année. # Les gens ne s’intéressent pas pour les ordinateurs en tant que tels # Il y a cependant quelques domaines où la voie choisie par Linux donne de meilleurs résultats que celle de Microsoft. Il n’a pas fallu très longtemps à Linux pour adopter les nouveaux processeurs 64 bits. Comme nous avions déjà passé beaucoup de temps à écrire les pilotes de nombreux périphériques, nous avions leur code source, que nous avons pu recompiler. Lorsque les processeurs 64 bits sont apparus, Linux gérait tous les périphériques dès le premier jour. Ce serait évidemment fantastique que tous les vendeurs de matériel nous fournissent les pilotes, mais cela arrive tout de même parfois. La situation s’est franchement améliorée. Mais il y a encore un autre problème. La plupart des gens considèrent leur ordinateur comme un appareil qui accomplit une tâche, mais n’ont pas d’intérêt pour l’ordinateur lui‐même. Pour moi, c’est un jouet que je veux bricoler. La plupart des gens ne souhaitent pas modifier leur ordinateur. Changer de système d’exploitation signifierait pour eux devoir apprendre quelque chose de complètement nouveau, bien que Linux ne coûte rien et qu’il dispose de beaucoup de gadgets très sympas. **ZEIT ONLINE :** _La raison de la faible diffusion de Linux réside‐t‐elle en cela, que les vendeurs d’ordinateurs ne pré‐installent pas Linux ?_ **L. T. :** Dans une certaine proportion, c’est certain. Dans le fond, les vendeurs d’ordinateurs n’ont rien contre le fait d’installer Linux sur leurs machines, mais ils veulent en vendre. Et ils vendent en majorité aux gens qui ne sont pas attirés par la nouveauté. La plupart des gens souhaitent un système tout prêt. Je crois que la situation pourrait changer avec l’évolution du mode d’utilisation, si par exemple _Google Chromebook_ rencontrait le succès. Je ne sais pas si cela sera le cas, mais si les ordinateurs de bureau se transforment tout en étant acceptés, alors il sera plus facile aux fabricants de vendre d’autres modes d’utilisation. En attendant, les gens veulent des ordinateurs qui font ce que l’ancien savait faire, et les fabricants les leur fournissent. C’est un problème de la poule et de l’œuf. **ZEIT ONLINE :** _Cela vous préoccupe‐t‐il ?_ **L. T. :** Je regarde cela comme un phénomène intéressant, mais cela ne me dérange pas, ce n’est pas pour cela que je travaille sur Linux. Je trouve ça simplement sympa lorsqu’une machine tourne sous Linux, mais cela ne me préoccupe pas particulièrement de savoir si oui ou non les autres l’utilisent. Je suis plutôt fier d’avoir autrefois lancé ce projet, mais je ne me dis pas chaque jour « Hé hé, encore une recherche Google, traitée par des serveurs sous Linux ! » Non, cela ne me préoccupe pas vraiment. Certains marchés acceptent mieux Linux que d’autres, et nous atteignons une part de 20 % sur les serveurs. **ZEIT ONLINE :** _Comment trouvez‐vous la [vidéo de vœux](http://www.youtube.com/watch?v=aPoQ7vR4yvM) que Microsoft a envoyée à la Fondation Linux pour les 20 ans de Linux ?_ **L. T. :** Je ne sais pas trop. C’est étrange, c’est amusant. Cela vient‐il vraiment de Microsoft ? Je veux dire, bien sûr que cela provient de Microsoft, mais ce pourrait être le fait d’une petite troupe. **ZEIT ONLINE :** _Microsoft contribue au développement de Linux, n’est‐ce pas ?_ **L. T. :** Ils s’aident eux‐mêmes, dans la mesure où ils adaptent Linux à leur solution de virtualisation. C’est exactement de cette façon‐là que cela doit fonctionner : les gens doivent utiliser Linux pour leurs propres raisons, égoïstement. Car chacun a ses propres motifs pour modifier ceci ou cela, et tous sont heureux de travailler ensemble. Le cas de Microsoft n’est qu’un exemple parmi d’autres, même s’il est particulièrement amusant. Probablement ne s’agit‐il que d’un petit groupe planqué dans un recoin du campus Microsoft, qui se fait détester de tout le monde ! **ZEIT ONLINE :** _Combien de personnes pourraient faire votre travail ?_ **L. T. :** Nous fonctionnons en réseau et, à partir de là, il s’agit de confiance. La somme de connaissances techniques est énorme, mais il y a certainement quelques douzaines de gens qui pourraient faire mon travail. Ce n’est pas parce que je suis plus calé que les autres sur le plan technique que cela fait de moi un bon dirigeant et un bon gestionnaire, même si j’ai envie de le croire. Non, je suis un bon gestionnaire parce que les autres me font confiance. Ils ne croient pas forcément que je prends les meilleures décisions, mais ils ont confiance dans le fait que je revienne sur mes mauvaises décisions.