Misanquoi?
Depuis la fin du siècle dernier, notre société s'est
tranquillement transformée pour devenir une société
« gynocentrique » (centrée sur les problèmes
et les besoins des femmes) et « misandrique »
(mettant en évidence la méchanceté et les imperfections
des hommes). Plusieurs années de féminisme idéologique
auront eu pour effet de rendre la misogynie moralement et même légalement
inacceptable dans la sphère publique, tout en encourageant une misandrie
qui, elle, est maintenant justifiée, banalisée et même
excusée par la majorité. C'est en gros ce que développent
Paul Nathanson et Katherine K. Young dans leur essai
Spreading Misandry:
The Teaching of Contempt for Men in Popular Culture.
Spreading Misandry? Mais de quoi parle-t-on au juste? En français,
le titre de l'essai se traduirait par quelque chose comme:
Propager
la misandrie: L'enseignement du mépris des hommes dans la culture
populaire. Alors que j'écris ces mots, le correcteur automatique
de mon WordPerfect souligne le mot « misandrie »
d'un trait rouge. Soit qu'il est mal écrit, soit qu'il n'existe
pas. Ses suggestions de remplacement se limitent à «
misandre » et « misandres ». Pourtant,
si j'écris misogynie, il n'y a pas de problème. Bon.
Je regarde dans mon
petit Robert. Mis à part «
misanthropie », il n'y a rien qui ressemble de près
ou de loin à misandrie ? misandre n'y est même pas. Ce doit
être parce que je possède une vieille édition. Pourtant,
le mot « misogynie » y figure: «
n.
f. (1827; de misogyne). Haine ou mépris des femmes.
» Même « misogyne » y est:
«
adj. et
n. (1559, rare av. 1757; gr.
misogûnes,
de gunê "femme"). Qui hait ou méprise
les femmes. » Misandrie voudrait donc signifier: «
Qui hait ou méprise les hommes ». Il ne
doit pas y avoir de gens qui haïssent ou méprisent les hommes...
C'est ce que pense Geneviève St-Germain, la co-animatrice de l'émission
Elle et lui, à la radio de CKAC 730 qui, lors
d'une émission consacrée à l'image de l'homme en publicité,
a déclaré (clamé serait plutôt le terme) que
ça n'existait pas la misandrie. Un point c'est tout! «
La misandrie n'existe pas. C'est une connerie fondamentale!
», s'est-elle écrié avec la passion de quelqu'un
qui se retient depuis trop longtemps... M'enfin, je vais quand même
faire une recherche sur le net.
À l'aide de l'outil de recherche Google, je recherche «
misandrie » et son pendant anglais « misandry
»; « misandre » et «
misandrist »; « misogynie » et «
misogyny »; et finalement « misogyne »
et « misogynist ». Les résultats sont éloquents.
En date du 20-02-02, on retrouvait 177 références web pour
le mot « misandrie » et 1 280 pour
« misandry », alors qu'il y en avait 4 900
pour « misogynie » et 32 200 pour
« misogyny ». Même chose pour les adjectifs,
on en retrouvait 170 références pour le mot «
misandre » et 467 pour « misandrist »,
alors qu'il y en avait 4 030 pour « misogyne »
et 24 600 pour « misogynist ».
Si l'on se fie aux résultats de cette petite recherche non scientifique,
la haine et le mépris des femmes seraient beaucoup plus présents
dans nos vies (anglo-saxonnes surtout) que ne le sont la haine et le mépris
des hommes ? il y a 30 fois plus de mentions d'un côté que
de l'autre. Et ça, c'est sans compter qu'avant la parution de l'essai
de Nathanson et Young, il devait y avoir
encore moins de références
à la misandrie! Pourtant, pas besoin de chercher de midi à
quatorze heures pour trouver des exemples de mépris des hommes dans
la culture populaire ? le bouquin en question en est plein.
Alors qu'il est aujourd'hui presque impossible, voire socialement inacceptable,
d'exploiter certains stéréotypes féminins, il est
de bon goût et même encouragé d'exploiter les pires
stéréotypes masculins. De la télévision au
cinéma, en bifurquant par les livres de « croissance
personnelle » et le lucratif marché de la carte
de souhait, la misandrie s'immisce dans nos vies sans qu'on ne s'en rende
nécessairement compte. Prenez la publicité télé
par exemple, l'un des plus fidèles reflets de notre société.
Tous
des cornichons
À la boutique BMB, un jeune vendeur (très beau) remet une
facture à sa jeune cliente (très belle). Puis, il lui tourne
le dos, le temps de prendre un morceau de linge ? moment que saisit la
femme pour lui regarder les fesses. Elle sourit lorsqu'il se retourne vers
elle. Le jeune homme se dresse sur la pointe des pieds pour déposer
le morceau de linge dans un des quatre grands sacs juchés sur le
comptoir qui les sépare, elle en profite pour le reluquer sous la
ceinture. Elle lui sourit. Le jeune vendeur sourit à son tour. La
transaction terminée, la cliente s'apprête à prendre
ses sacs, mais se ravise. Elle regarde le jeune homme, puis ses sacs. Du
regard, elle lui fait savoir que son aide serait grandement appréciée.
Le jeune homme prend les sacs et suit la jeune femme jusque dans la rue
où est stationnée sa voiture. Arrivés derrière
le véhicule, la cliente ouvre la grande portière du coffre-arrière;
le jeune homme s'y penche pour y déposer les sacs. Elle profite
de ce moment d'inattention pour regarder autour d'elle, puis,
d'un coup
de genou dans le derrière, pousse le jeune homme à l'intérieur
du coffre, avant de refermer la portière sur lui. Les mots: «
exigez de l'espace » apparaissent à l'écran.
Ils sont aussitôt remplacés par « exigez
recevez » suivis du logo de Ford. Une voix d'homme hors
champ dit: « La Focus ZX5 5 portes, le nouveau membre
de la famille Focus. Plus d'espace pour plus de plaisir. »
« Un jeune homme entre dans une boutique, il achète du linge,
déshabille la jeune vendeuse du regard, l'enferme dans le coffre-arrière
de sa voiture pour l'amener Dieu sait où... C'est épouvantable:
il va l'abuser sexuellement. »
Imaginez que les rôles sont inversés. Un jeune homme entre
dans une boutique, il achète du linge, déshabille la jeune
vendeuse du regard, l'enferme dans le coffre-arrière de sa voiture
pour l'amener Dieu sait où... Qu'une femme ait un tel comportement,
on trouve ça drôle: c'est une femme libérée,
elle sait ce qu'elle veut. Qu'un homme ait ce même comportement,
on trouve ça épouvantable: il va l'amener dans un endroit
sordide pour l'abuser sexuellement. Comment expliquer ce réflexe?
On ne peut pourtant pas généraliser: les hommes ne sont pas
tous des agresseurs et les femmes, de potentielles victimes. Pourquoi verrait-on,
dans ce cas-ci, l'homme comme un agresseur ou un dangereux prédateur,
alors qu'on y voit la femme comme une simple personne qui sait ce qu'elle
veut et qui
fait ce qu'il faut pour l'obtenir? Les deux ont pourtant
un même but en tête: une baise! (Fait à noter, cette
pub a été retirée des ondes au Canada anglais. Le
Québec étant plus « ouvert », elle
est toujours diffusée ici...)
Dans un bureau, une jeune femme dit: « On vous a choisi
parce que nous croyons que vous n'avez pas peur de vous investir.
» ? elle est encadrée de deux jeunes hommes, l'un prend
des notes, l'autre observe la personne qu'on imagine assise devant eux.
« Tout à fait! » répond
celle-ci ? un jeune homme qui postule pour un emploi. « Euh...
parlant d'investir, poursuit-il, le 35 000 $ que vous offrez,
c'est en salaire ou en REER? » « En
salaire! », s'empresse de répondre la femme (d'un
air
il me semble que c'était clair). Les trois se redressent
sur leur chaise, inconfortables. « Ok... poursuit notre
candidat. Parce que c'est ben beau les fleurs là, pis toute, mais
l'idée de faire la job c'est de pouvoir arrêter au plus vite,
hein? (les deux acolytes de la femme le dévisagent sans trop savoir
où il veut en venir.) Moi, à 55 ans max, je veux pus vous
voir personne! Ça fait que... quand est-ce que je commence qu'on
en finisse? »
Le silence qui règne dans la pièce amplifie le malaise qui
s'y installe. Le jeune candidat se frappe dans les mains (désinvolte)
avant de donner un coup sur la table (déterminé). Les deux
hommes, eux, se tournent lentement vers leur patronne (perplexes). Sur
une musique dynamique, une voix de femme hors champ dit: «
Votre retraite vous préoccupe? Rencontrez votre conseiller
de la Banque de Montréal, et profitez! » On entre
dans une succursale de l'institution financière, en mode accéléré,
à temps pour voir une conseillère mettre fin à une
rencontre avec une jeune cliente tenant un bébé. Celle-ci
se tourne vers la caméra, en mode ralenti, en souriant. Le mot «
profitez » apparaît en gros à l'écran
? le « o » du mot étant remplacé
par la tête de la jeune femme ? accompagné du logo de la Banque
de Montréal.
Encore une fois, imaginez que les rôles sont inversés. Une
femme fait la cruche devant un employeur potentiel ? celui-ci est encadré
de deux secrétaires. On assiste à l'entrevue, dans laquelle
elle se couvre de ridicule devant le trio avant de voir, en clôture,
l'image d'un homme confiant et dynamique qui, lui, sait comment s'assurer
un avenir douillet. Improbable, les femmes sont rarement diminuées
en pub. Ce que la Banque de Montréal tente de dire ici, à
une clientèle de femmes, c'est: « N'attendez
pas de votre conjoint qu'il vous assure un avenir à vous et à
votre enfant ? il ne sait visiblement pas comment s'y prendre. Venez plutôt
rencontrer l'une de nos conseillères sur place, elle
saura
choisir avec vous ce qui s'avérera la meilleure option pour votre
avenir et celui de votre enfant. » (On pourrait ajouter
« votre copain s'arrangera bien tout seul »,
mais bon...) Les rôles féminins qu'on nous sert à la
télé (comme au cinéma) sont plus souvent qu'à
leur tour des rôles de femmes intelligentes et/ou avenantes, alors
que ceux qu'on réserve pour les hommes sont trop souvent des rôles
d'irresponsables.
De
drôles de bêtes
Un
pattern souvent utilisé en publicité pour ridiculiser
les hommes est celui du débile léger observé de loin
par sa blonde ? qui elle est toujours « normale ».
Par exemple, la pub des céréales Honey Nut Cheerios: un jeune
homme s'apprête à manger un bol de ses céréales
favorites. Il regarde son bol et, le trouvant sans doute trop petit, éventre
la boîte de Cheerios sur son flanc pour ensuite y verser le contenu
d'une pinte de lait. Une femme, qui entre par hasard dans la cuisine, le
regarde d'un air surpris. L'homme se tourne vers elle comme un gamin qu'on
viendrait de surprendre le nez dans une revue cochonne ? ou quelque chose
du genre compromettant.
Autre exemple, la pub des cocos de Pâques Cadbury: un jeune homme
mange un coco de Pâques dans le salon sous le regard envieux d'un
laideron de chien. L'onctueux crémage qui se trouve à l'intérieur
de la friandise (« en magasins jusqu'à Pâques
seulement! »), et dont on vante l'abondance dans la
pub, se retrouve bien vite sur les doigts de l'homme, sur son visage, ses
vêtements, le tapis, jusque sur le museau du laid chien... ? l'utilisation
d'une caméra grand angle rend la scène encore plus collante
et répugnante. Une femme, qui lit un journal sur le divan, regarde
l'homme du coin de l'oeil d'un air troublé.
Les femmes ne parlent jamais dans ce genre de publicités, elles
observent en retrait (elles jugent) sans dire un mot ? c'est qu'elles sont
généralement bouche bée devant la conduite de leur
homme et semblent se demander « mais qu'est-ce que je
fais avec cet idiot? »... Ces personnages féminins
sont invariablement forts et tout ce qu'il y a de plus équilibrés.
Ils font toujours quelque chose de constructif ? ce qui vient renforcer
encore davantage le côté nul de l'homme.
Quand ils ne jouent pas les éternels adolescents, les hommes s'adonnent
à l'un de leurs nombreux vices. Comme dans cette pub pour Nintendo:
traversant une riche demeure, la voix hors champ d'un père à
son fils: «
Son. Life isn't all about money.
No. » On passe devant une collection
de photographies (heureuses) de famille «
Family,
health, happiness, those are the important things. »
À l'étage, au bout d'un long couloir, un jeune garçon
se tient face à une porte ouverte. «
I
guess what I'm really trying to say is... »
Devant lui, le père en question. Il arbore robe, perruque et collier
de perles et dit: «
How much will it cost
to keep this from your mother? » Retour
sur le visage stupéfait du jeune garçon.
La réponse vient sous la forme d'une suggestion de l'annonceur à
l'adolescent: «
49ドル.99! That's all you need
for these super cool Nintendo-64 games. All best sellers and all
Players' Choice. Hey, at these prices, maybe you can get two! »
Sur ces mots, le même jeune garçon entrouvre une autre porte,
celle de la salle de bain, pour y découvrir un vieil homme en dessous
féminins, portant lui aussi collier à grosses perles noires
et boucles d'oreilles assorties, bas de soie noire et talons aiguilles.
«
Grand Pa!? »
Debout devant une glace, le vieil homme se retourne tranquillement vers
son petit fils en appliquant du rouge à lèvres... Profitez
des faiblesses de vos parents pour vous payer des jeux Nintendo! Quand
les hommes ne sont pas de purs crétins, ce sont des déviants
sexuels.
Les publicitaires ne sont pas seuls à dénigrer aussi ouvertement
les hommes. Les artisans du cinéma s'y donnent aussi à coeur
joie. Paul Nathanson et Katherine K. Young présentent plusieurs
exemples de productions misandres dans leur essai
Spreading Misandry,
mais il s'agit majoritairement d'exemples américains. Or, nous savons
que les Américains n'ont pas le monopole du mauvais goût...
Dans la
seconde partie de cet article, il sera
largement question du nouveau film du cinéaste québécois
Jean Beaudin,
Le Collectionneur, qui correspond bien au profil du
produit misandre et des origines de cette misandrie. Quelques observations
plus générales viendront clorent le tout.