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Les mots et les images (1)

Des mots innocents ?

Par Henri Maler
16 avril 2002

A lire ou Ă  entendre ce que disent nos grands mĂ©dias trĂšs professionnels sur le « conflit israĂ©lo-palestinien », il faudrait croire que les mots sont innocents et que les images sont coupables.

Novlangue...

L’armĂ©e israĂ©lienne porte, dans la novlangue inĂ©puisable du journalisme dominant, le nom familier qu’elle se donne ou que les israĂ©liens lui donnent : Tsahal. Langue rugueuse pour nos oreilles occidentales, l’arabe ne met pas Ă  la disposition des journalistes de termes aussi doux et exotiques.

Un film, Tsahal, rĂ©alisĂ© par Claude Lanzmann il y a plusieurs annĂ©es avec le dessein de glorifier l’armĂ©e israĂ©lienne, a contribuĂ© Ă  la popularisation de ce nom en France.

Dans le cadre de l’Ă©mission « Le tĂ©lĂ©phone sonne » sur France Inter, David Pujadas (France 2), Jean-Marie Charon, Bertrand Vannier (France Inter) et Edwy Plenel (Le Monde) rĂ©agissent au traitement du conflit par les mĂ©dias. InterrogĂ© par un auditeur, FrĂ©dĂ©ric, sur l’utilisation, partisane, par les journalistes du nom de « Tsahal » pour parler de l’armĂ©e israĂ©lienne, Bertrand Vannier rĂ©pond :

« C’est un dĂ©bat que nous avons eu Ă  la rĂ©daction de France Inter. Tsahal, je ne le savais pas, c’est un acronyme. Alors, je ne parle pas hĂ©breu, cela veut dire TSva Hagana LĂ©YisraĂ«l, l’armĂ©e de dĂ©fense d’IsraĂ«l. Nous avons eu ce dĂ©bat et j’ai demandĂ© aux journalistes de la rĂ©daction de France Inter de ne plus prononcer le mot de " Tsahal " quand ils parlent de l’armĂ©e israĂ©lienne car il y a risque de confusion Ă  partir du moment oĂč les IsraĂ©liens donnent - ce qui Ă©tait un acronyme, ils en ont fait une sorte de surnom, diminutif affectueux pour l’armĂ©e qui est centrale, essentielle Ă  l’Etat d’IsraĂ«l - et donc je prĂ©fĂšre que sur France Inter nous n’utilisions plus le terme de Tsahal. » (soulignĂ© par nous)

Quand on l’accuse de partialitĂ© pro-palestinienne, Plenel, offusquĂ©, rĂ©plique : « Nous avons Ă©crit qu’Arafat ne voulait pas la paix. » C’est exact. Dans le cours de l’Ă©mission, Plenel, trĂšs critique de Sharon, prĂ©cisera : « Tsahal a annoncĂ© prĂšs de 150 morts sur Djenin. » Le Monde datĂ© du 13 avril 2002 utilise deux fois le terme de « Tsahal » dans l’article de « une ». Page 2, un article est titrĂ© : « Tsahal admet que des centaines de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es ou blessĂ©es. » L’utilisation de « Tsahal » est trĂšs habituelle dans ce quotidien et ailleurs.

« Tsahal » donc, depuis plusieurs mois, se livre Ă  des « reprĂ©sailles » et Ă  des « ripostes », en rĂ©ponse aux attentats-suicides. Vocabulaire de l’auto-dĂ©fense qui explique, par le simple choix des mots, le « cycle de la violence » qui ne serait en rien imputable Ă  la violence de l’occupation israĂ©lienne et Ă  l’offensive du gouvernement d’Ariel Sharon visant, depuis le dĂ©but, Ă  enterrer les accords d’Oslo et Ă  dĂ©truire l’AutoritĂ© paletinienne.

Les informations expĂ©ditives de la tĂ©lĂ©vision usent et abusent de ce vocabulaire... et trouvent dans Le Monde une caution « de rĂ©fĂ©rence ». Ainsi, dans un article de « une », du 9 mars, on peut lire, repris de l’article que ’lon peut lire en page 2 : « Un cycle ininterrompu d’attentats et d’attaques palestiniennes et de reprĂ©sailles israĂ©liennes - les plus brutales depuis septembre 2000- a fait plus de cent morts en quelques jours. » En revanche, se conformant ainsi Ă  la rĂ©alitĂ©, Gilles Paris, dans un article du Monde datĂ© du 13 mars 2002 Ă©crit : « A quelques heures de l’arrivĂ©e de l’Ă©missaire amĂ©ricain Anthony Zinni (...) IsraĂ«l a poursuivi ses offensives militaires d’envergure contre les zones autonomes palestiniennes. » Des offensives qui, ainsi prĂ©sentĂ©es, ne sont pas de pures actions de reprĂ©sailles.

L’action de « Tsahal », dans la langue du certains journalistes, consistait, au dĂ©but de la nouvelle phase de la guerre sans nom, en « rĂ©-occupations » des territoires occupĂ©s. Nous dira-t-on jamais comment l’on peut rĂ©-occuper ce que l’on occupe dĂ©jĂ  ? Mais peut-ĂȘtre ne s’agit-il que de la "rĂ©-occupation" des quelques enclaves urbaines concĂ©dĂ©s aux palestiniens. En effet, en dehors d’elles, les forces israĂ©liennes se bornaient Ă  contrĂŽler 500 " check point " et les routes stratĂ©giques (interdites Ă  la circulation des palestiens)... Comme de simples observatoires et de libres voies de communication ?

Il est vrai que nous savions dĂ©jĂ  qu’il existe sur le territoire palestinien de simples « implantations », Ă  la rigueur des « colonies », mais sans qu’il soit toujours nĂ©cessaire de parler de colonisation et encore moins de colonialisme.

Quand il n’est pas question de « rĂ©-occupation », on parle - comme l’administation amĂ©ricaine - des « incursions » : version euphĂ©misĂ©e d’une invasion qui n’en mĂ©riterait pas le nom. Mais qui bĂ©nĂ©ficie peu Ă  peu de deux nouveaux vocables : « offensive » et « opĂ©rations », au moment mĂȘme oĂč ils sont dĂ©jĂ  en retard sur la nature des actions de l’armĂ©e israĂ©lienne. Or c’est dĂ©jĂ  le cas quand Le Figaro du 4 avril titre (en page 2) : « IsraĂ«l poursuit son offensive en Cisjordanie ». Mais que dire lorsque l’on entend sur LCI, mercredi 10 avril Ă  13h30 : « A Jenine, l’opĂ©ration continue » ? Pourquoi avaliser ainsi le langage militaire de l’armĂ©e israĂ©lienne, alors qu’il s’agit manifestement de l’invasion massive d’un territoire dĂ©jĂ  largement occupĂ© par les forces israĂ©liennes ?

Par un tour de magie guerriĂšre, les victimes « israĂ©liennes » - indubitablement « "civiles et innocentes » - des attentats-suicides, perdent tout qualificatif quand elles sont palestiniennes. Un exemple parmi d’autres : Pierre-Luc SĂ©guillon (Ă©ditorial de 13h50 sur LCI, mercredi 8 avril), Ă  propos du dernier attentats, parle des « victimes civiles innocentes des attentats dont les (sic) Palestiniens ont fait le moyen de leur rĂ©sistance ». Mais omet de parler des « victimes civiles innocentes de l’invasion miltaire », dont il serait Ă©videmment simpliste de dire que « les IsraĂ©liens ont fait le moyen de leur occupation ». D’ailleurs, toujours sur LCI, le mĂȘme jour, si l’on prend soin de prĂ©ciser, en parlant des 13 rĂ©servistes israĂ©liens tuĂ©s Ă  Jenine, qu’il faut en rapporter le chiffre Ă  celui de la population d’IsraĂ«l, il suffit, pour parler des victimes palestiniennes, d’Ă©voquer au conditionnel un « bilan entre 100 et 200 morts », dont le chiffre ne doit ĂȘtre rapportĂ© Ă  rien.

Comment dĂ©signer le bĂątiment, cernĂ© par une armada de chars dans lequel Arafat et ses conseillers sont enfermĂ©s ? C’est un « bunker », ainsi que nous l’apprend un titre du Figaro (lundi 15 avril) : « Rencontre sans rĂ©sultat dans le bunker d’Arfafat ». D’oĂč l’on peut conclure que tout bĂątiment cernĂ© par une armĂ©e quelconque se transforme ipso facto en « bunker ». La veille, la prĂ©sentatrice du journal de France 2 avait mentionnĂ©, non sans brio, « le bunker oĂč le leader palestinien est retranchĂ© ».

Et cela au moment mĂȘme oĂč, se refusant Ă  parler de « massacre » pour dĂ©signer les effets de l’action amĂ©ricaine Ă  Jenine, la prudence impose Ă  la plupart des journalistes de n’avoir aucun mot pour dĂ©signer les tueries dont ils font eux-mĂȘmes Ă©tat.

« DĂ©rives »

Grand analyste des mots de la guerre, Le Monde condamne vigoureusement les « dĂ©rives » du gouvernement d’Ariel Sharon et de l’armĂ©e israĂ©lienne. Dans un Ă©ditorial, datĂ© du 11 avril 2002 - « Les mots de Sharon » -, on peut lire ceci :

« Il y a d’abord, la dĂ©rive des mots, et elle n’est pas la moins grave. Quand Ariel Sharon assure, comme il l’a fait mardi 9 et mercredi 10 avril, qu’il mĂšne en Cisjordanie une guerre pour la "survie" d’IsraĂ«l - il a aussi parlĂ© de celle du peuple juif -, il assĂšne une Ă©norme contre-vĂ©ritĂ©. Si ignoble et monstrueux, Ă  tous points de vue, que soit le terrorisme palestinien, la survie d’IsraĂ«l n’est pas en jeu dans l’affrontement en cours. »

Mais se souvenant qu’Ariel Sharon est rĂ©putĂ© pour ĂȘtre trĂšs Ă©motif, notre Ă©ditorialiste poursuit : « Le premier ministre israĂ©lien a peut-ĂȘtre parlĂ© sous le coup de l’Ă©motion provoquĂ©e par un nouvel attentat-suicide. »

Et se souvenant Ă©galement de l’usage intempĂ©rant du terme de « gĂ©nocide », lors de la guerre du Kosovo, Le Monde prĂ©cise : « Mais sa façon de galvauder les mots, d’en tordre le sens, n’est pas neutre ; elle est la marque de tous les extrĂ©mismes. »

Car une dĂ©rive en entraĂźne une autre : « Si la "survie" du pays est en jeu, alors tout est justifiĂ©... Et, notamment, la dĂ©rive qui s’ensuit, celle de la politique du pire (...) »

Contre ces « dĂ©rives » une seule solution : la « mĂ©diation » . Tel est en effet le nom que porte l’intervention Ă©quidistante et Ă©quilibrĂ©e, comme chacun l’a remarquĂ©, dans le conflit, du gouvernement amĂ©ricain... Ainsi donc voici la politique du pire : « (...) A quelques heures de l’arrivĂ©e du secrĂ©taire d’Etat amĂ©ricain Ă  JĂ©rusalem, jeudi, M. Sharon s’emploie Ă  torpiller Ă  l’avance sa mission de mĂ©diation. »

Plus loin, on peut lire encore : « M. NĂ©tanyahou emploie lui aussi des mots et des mĂ©taphores inquiĂ©tantes, quand il parle d’ "Ă©radiquer" le terrorisme, de "purger" les territoires et insulte Ă  demi-mot l’ensemble des gouvernements europĂ©ens. Mais cette dĂ©rive sĂ©mantique correspond, lĂ  encore, Ă  une dĂ©rive politique Ă  JĂ©rusalem. »

Grand analyseur des options sĂ©mantiques bĂ©lliqueuses qu’il comprend comme des « dĂ©rives », Le Monde semble aveugle Ă  ses propres options sĂ©mantiques... et politiques.

***

Toutes ces désignations - mondesques ou non - sont déjà des explications.

Un dernier exemple parmi des centaines d’autres. Dans Le Monde du samedi 7 et du dimanche 8 avril 2002, on pouvait lire le titre suivant : « Dans Ramallah, entre snipers israĂ©liens et activistes pacifistes, la population profite d’une courte levĂ©e du couvre feu. »

Passons pudiquement sur l’absurditĂ© ou l’imbĂ©cillitĂ© de la prĂ©sentation d’une population prise entre des militants dĂ©sarmĂ©s venus pour la protĂ©ger et des militaires prĂȘts Ă  tirer. La population serait prise entre des « snipers » et... des « activistes ». Le vocabulaire, une fois encore, mĂ©rite un temps d’arrĂȘt. Des « snipers » : ce terme qui dĂ©signe vaguement « tireurs isolĂ©s » remplace opportunĂ©ment des expressions qui figurent dans le corps de l’article de Bruno Philip (qui n’est pas forcĂ©ment responsable du titre...) : « tireurs d’Ă©lite de l’armĂ©e israĂ©lienne » et « soldats qui tirent sur les ambulances ». Quant Ă  « activistes », cela vous a un petit air pĂ©joratif...

Ce n’est pas tout : forts du certificats d’innocence qu’ils dĂ©livrent aux mots qu’ils emploient, nombre de journalistes trouvent que les images sont coupables. A suivre ...


La suite : Des images coupables ?

Documentation : Acrimed et PLPL.
( PremiÚre rédaction : 9 avril 2002 - Actualisations : 14 et 16 avril 2002)

Mots-clés

2002 : Guerre contre les territoires palestiniens

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